Francophonie, Langue française, Linguistique

Le français en Suisse romande : politique et principes

La réflexion sur les langues en Suisse est centrale pour sa politique et sa culture. En effet, le pays a quatre langues nationales dont trois égales en droit au niveau fédéral étant l’allemand – Suisse alémanique − (majoritaire en 2014 à 72,9%), le français (23,3%), l’italien (6,2%) et le romanche (0,7%)[i] comme langue uniquement nationale, et ces langues pratiquées ont connu des statuts divers selon l’Histoire. D’ailleurs, la Suisse affirme son plurilinguisme selon les rapports entre locuteurs et la politique de la troisième constitution fédérale de la Confédération suisse, depuis 1999. Comment cette organisation politique suisse peut assurer une certaine sécurité au français de la Suisse romande?

 Le français dans l’Histoire de la Suisse[ii]

La Suisse est une création politique de la fin du Moyen-âge dont la liberté remonte au XIIIe siècle. En effet, c’est en 1291 que le pays devient une Confédération par les Waldstätten mais elle connaît une extension dès le XVe siècle au sud des Alpes italophones puis à l’ouest française (Rousset, p.3-5 et p. 21-27). À l’origine, la Suisse est germanophone avec beaucoup de dialectes suisses allemands. L’allemand domine toujours le pays mais le français survit dans cette partie du territoire. Cela s’explique par la langue qui est très valorisée sous l’Ancien Régime, par le prestige de la culture française et les liens Suisse-France. Au XIXe siècle, la République helvétique reconnait l’égalité des langues et l’État fédéral de 1848 adopte l’allemand, le français et l’italien comme langues nationales. Le pays est ensuite défini en quatre zones linguistiques et c’est la langue la plus parlée au sein de la communauté qui détermine sa langue d’usage. Défini à la fin du XIIIe siècle, ce zonage demeure presque inchangé. Aujourd’hui, l’ouest de la Suisse (cantons de Genève, Jura, Vaud, Neuchâtel et de Vaud, le Bas-Valais et une partie des cantons alémaniques de Berne, de Fribourg et de Morat)[iii] est appelée la Suisse romande, où le français est parlé et se différencie peu du français de France. Il se caractérise cependant par des termes franco-provençaux ainsi que par des expressions empruntées aux langues germaniques. Cet usage de dialectes franco-provençaux commence à décliner lors de la Réforme jusqu’à la Révolution française. Au début du XIXe siècle, les pédagogues demandent aux parents de parler un français scolaire avec les enfants afin de faciliter leur apprentissage à l’école. À la fin du XIXe siècle, les dialectes sont interdits à l’école et les dialectes sont éteints au cours du XXe siècle. (Francillon, p.19)

 Qu’est-ce que la troisième Constitution fédérale?[iv]

La troisième Constitution fédérale de la Confédération suisse organise le fonctionnement de l’État, établit des rapports avec les cantons et garantit des droits aux citoyens. Elle a été votée à double majorité et modifiée plusieurs fois à la suite de mouvements populaires. Quatre principes sont fixés : l’égalité des langues, la liberté des citoyens, la territorialité des langues et la protection des langues minoritaires.

 Principe de territorialité

Les cantons déterminent les frontières linguistiques, leurs langues officielles, veillant ainsi à la répartition territoriale des langues. (Ils peuvent déléguer ce pouvoir aux communes quand c’est nécessaire.) Le but est le maintien des zones linguistiques dans leurs limites historiques.[1] Bref, chaque commune a une langue officielle. Pourtant, 83 communes ont changé de région linguistique entre 1860 et 2000[v], particulièrement la frontière entre la Suisse alémanique et la Suisse romande. Elle a varié à Fribourg, au Jura et en Valais à cause de leur proximité géographique.

 Liberté des citoyens[vi]

Selon le deuxième principe de la troisième Constitution, les citoyens peuvent choisir leur langue. Le principe de la liberté des citoyens permet à une minorité nationale d’utiliser sa langue dans ses rapports avec les autorités ou de suivre sa scolarité dans sa langue, même si elle est minoritaire. Il y a cependant un paradoxe; le principe de territorialité exige que seule la langue déterminée officiellement soit utilisée à l’école. Par exemple, les germanophones s’établissant en Suisse romande doivent accepter le français comme langue officielle et accepter que l’école publique soit française. Le principe de la territorialité des langues permet donc d’assimiler les immigrants des cantons. Notons toutefois la situation particulière de Berne, ville fédérale de la Suisse alémanique; sa fonction politique importante fait que ses employés suisses des différentes régions peuvent travailler dans leur langue maternelle. Berne a aussi l’EFB (École Française de Berne)[vii].

Suisse romande bilingue?

Donc, le principe de liberté et celui de territorialité s’opposent sur plusieurs points, surtout dans les communes, districts et les cantons bilingues de la Suisse romande. En effet, la majorité des Suisses sont monolingues. Malgré tout, selon les régions et leur situation, les habitants peuvent être naturellement bilingues. Par exemple, en Suisse romande, Genève, Neuchâtel, Jura et Vaud sont les quatre cantons qui ont le français comme unique langue officielle. D’autres cantons ont leur territoire partagé en plusieurs zones linguistiques. Fribourg, le Valais et Berne sont trois cantons ayant l’allemand et le français comme langues officielles. À Fribourg, le district de la Sarine a 75 % de francophones et 14% de germanophones et celui du Lac avec 67 % de germanophones et 25 % de francophones[viii]. Dans le canton de Berne, le français est la langue officielle seulement dans le Jura bernois. Dans le district de Bienne, toujours à Berne, les habitants sont officiellement bilingues avec l’allemand et le français, alors que c’est l’allemand dans le reste du canton. Donc, à l’intérieur même de la Suisse romande, on observe des différences dans la répartition des langues[2]. Ce phénomène de langues en contact est dû aux frontières linguistiques, aux échanges, l’immigration/migration interne, l’économie, etc.

En conclusion, le plurilinguisme de la Suisse affecte énormément le statut du français en Suisse romande, beaucoup plus que la politique de la troisième constitution fédérale de la Confédération suisse. Est-ce que l’organisation politique suisse peut assurer une certaine sécurité au français de la Suisse romande? Absolument. Est-ce le facteur le plus important? Nous ne croyons pas. En effet, un des facteurs qui assure une grande sécurité au français est la littérature romande, très riche et prolifique. L’autonomie de la littérature et de la culture française romande produit des conséquences davantage concrètes inscrites dans le temps et facilement plus quantifiables.

 

SOURCES

[1] THIBAULT, André, « Légitimité linguistique des Français nationaux hors de France : le français de Suisse romande », Revue québécoise de linguistique, vol. 26, n° 2, 1998, p. 25-42 (article trouvé le 10 mars 2016 sur le site Érudit : http://www.erudit.org/revue/rql/1998/v26/n2/603150ar.pdf)

[2] PRIKHODKINE, Alexei, Autonomisation du français en usage en Suisse romande : quels indicateurs?, Journal of French Language Studies, vol. 22, novembre 2012, no 3, p. 395-417, (article trouvé le 18 mars 2016 sur la banque de données de l’UQTR : http://journals.cambridge.org/action/displayAbstract?fromPage=online&aid=8694815&previous=true&jid=JFL&volumeId=22&issueId=03)

 

 NOTES DE FIN DE BAS DE PAGE

[i] Site officielle de la Confédération suisse. Statistique englobant les Suisses de nationalité, excluant les étrangers (site trouvé le 15 mars 2016) : http://www.bfs.admin.ch/bfs/portal/fr/index/themen/01/01/new/nip_detail.html?gnpID=2016-021

[ii] BOUQUET, Jean-Jacques, Histoire de la Suisse, Paris, PUF, collection Que sais-je?, octobre 2003, 127 p.

« Suisse française, Suisse romande : le virage de 14-18 ? », Geopolitis (magazine de la RTS et de TV5 Monde),‎ 8 décembre 2013 (reportage trouvé le 15 mars 2016) : http://www.rts.ch/emissions/geopolitis/5334328-suisse-francaise-suisse-romande-le-virage-de-14-18.html

FRANCILLON, Roger, Histoire de la littérature en Suisse romande, vol.4, Suisse, Éditions Payot Lausanne, collection Territoires, octobre 1999, 509 p.

[iii] Carte de la Suisse selon les langues officielles: http://www.ethnologue.com/map/LICH (carte trouvée le 21 mars 2016)

[iv] Site officielle de la Confédération suisse : https://www.admin.ch/gov/fr/accueil.html (site trouvé le 14 mars 2016)

[v] « Suisse française, Suisse romande : le virage de 14-18 ? », Geopolitis (magazine de la RTS et de TV5 Monde),‎ 8 décembre 2013 (reportage trouvé le 15 mars 2016) : http://www.rts.ch/emissions/geopolitis/5334328-suisse-francaise-suisse-romande-le-virage-de-14-18.html

[vi] CHATTON, Pierre-François, « La Suisse et la francophonie », Prismes nationaux de la francophonie, Volume 16, numéro 1, 1997, p. 129-137 (article trouvé le 3 mars 2016 sur Érudit : http://www.erudit.org/revue/ps/1997/v16/n1/040053ar.html?vue=resume)

[vii] Site officielle de l’EFB: http://ecole-francaise-de-berne.ch/

[viii] Carte statistique de la population suisse ayant le français comme langue principale (2014) : https://www.atlas.bfs.admin.ch/maps/13/map/mapIdOnly/0_fr.html

 

AUTRES SOURCES BIBLIOGRAPHIES

Site officielle de l’Organisation internationale de la francophonie : http://www.francophonie.org/Suisse.html (trouvé le 10 mars 2016)

Site officielle du Centre suisse d’études sur le Québec et la francophonie : http://www.unifr.ch/ceqf/fr/info/ch-francophonie (trouvé le 10 mars 2016)

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