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Ruy Blas: Rupture et mélodrame

Au tournant du XVIIIe et XIXe siècle, les Lumières ont soulevé en France de nombreux débats artistiques où le théâtre joue un rôle majeur, entre autre à cause des tensions entre la tradition aristotélicienne et le romantisme. Né au début du siècle, le drame romantique est une forme littéraire ayant évoluée du drame bourgeois du XVIIIe siècle et influencée par le mélodrame. Cette forme théâtrale se caractérise par sa scission avec les règles aristotéliciennes de la tragédie classique, dont Ruy Blas (1838) de Victor Hugo qui en est un bon exemple. Pendant longtemps, cette réforme théâtrale a été purement théorique et caractérisée par un décalage entre les écrits et la pratique. En tenant compte de ces éléments, en quoi Ruy Blas s’inscrit dans une rupture par à rapport à la tradition du dénouement classique? Afin de répondre à cette question, je prendrai en compte la notion de vraisemblance ainsi que la thématique romantique de la pièce afin de mieux comprendre leur influence sur l’originalité de la pièce.

VRAISEMBLANCE

Le public du XIXe connaît de nombreux assouplissements des règles formelles et se contente aisément d’une structure classique globale. Donc, ce qui choque le public n’est pas tant les discrétions métriques que le non-respect des conventions morales et culturelles des sectateurs; l’invraisemblance. Malgré une évolution du goût chez le public, les classiques reprochent ces différentes invraisemblances. Dans le dénouement de Ruy Blas, il y a principalement deux aspects nourrissant cette atteinte à l’idéologie : le langage employé ainsi que l’amour de la reine.

En premier lieu, la familiarité du vocabulaire avec un langage trivial ne respecte pas le statut des personnages; cela surprend le spectateur. Ce décalage opère un renversement des polarités sociales où, par exemple, la reine s’exprime comme peut s’exprimer une simple femme : « Quel est ce filtre étrange? Qu’avez-vous fait? Dis-moi! réponds-moi! parle-moi! César! je te pardonne et t’aime, et je te croi!» (p.191, vers 2238 à 2240, édition Le Livre de Poche) Ici, la reine utilise un vocabulaire très simple pour une dame au pouvoir avec une sonorité peu poétique. Cette invraisemblance psychologique reflète le prosaïsme du vers avec une stylistique de l’émotion par des interjections et des interrogations, écriture propre au mélodrame : « Qu’avez-vous fait? Dis-moi! réponds-moi! parle-moi! César! » Ce soudain débordement lyrique employé lors des échanges amoureux ou dramatiques accentue ce décalage langagier ainsi que les changements hâtifs émotionnels : « Si! C’est du poison. Mais j’ai la joie au cœur. » (p.191, vers 2244) Ici, Ruy Blas vient de s’empoisonner mais a « la joie au cœur ». Cette incongruité psychologique (traduite par la métaphore) met une ombre sur les émotions du personnage, également accentuée par une parole davantage portée vers l’oral prosaïque populaire. Cette autonomie stylistique transcende la simple théorie et dévoile une vérité sur le monde par une concentration de divers styles et formes littéraires.

En second lieu, le non-respect de la vraisemblance se porte sur les revers de situations brusques et spectaculaires. Entre autre, une situation qui ne correspond pas aux horizons d’attente du public est l’amour de la reine pour Ruy Blas, un homme bien au dessous de sa propre condition sociale et politique. Pour résumer le tout, la reine écoute davantage ses passions plutôt que le devoir monarchique en se plaignant de sa solitude (acte II) ou en tombant sous le charme de Ruy Blas en Don César à l’acte III scène III; malgré cette fausse identité, la reine doit rester fidèle au roi et n’excuse donc pas l’invraisemblance de ses sentiments. À l’acte IV de la cinquième scène, malgré tout, elle lui déclare son amour : « César! je te pardonne et t’aime, et je te croi! […] Ruy Blas, je vous pardonne! […] c’est moi qui l’ai tué! – Je t’aime! » (p.191 et 192, vers 2240 à 2249) La notion de vraisemblance est donc remise en question par un renversement des polarités afin de mieux illustrer la diversité ainsi que la complexité de l’âme humaine. Ce procédé est  donc socialement et culturellement unificateur; Le drame illustre la lutte entre individualité et collectivité dans un réseau de force de la nature double de l’homme.

LE ROMANTISME

Le romantisme est un mouvement de la fin du XVIIIe siècle en Angleterre et en Allemagne s’étant diffusé en Europe au cours du XIXe siècle. Entre autres, il s’inscrit dans une exploration de toutes les possibilités dans l’art et exprime tous les états d’âme. Il s’agit d’une réaction contre la raison par le sentiment, d’exalter le fantastique et de s’évader dans le rêve, le sublime, l’exotisme et le passé. Donc, le romantisme est une sensibilité passionnée, intime et mélancolique et nourrit le dénouement de Ruy Blas par le mélange des genres ainsi que par la place de l’amour dans la pièce.

Tout d’abord, la quatrième scène de l’acte V possède divers éléments caractérisant de nombreux genres dramatiques. Il y a la résurgence des faits mélodramatiques qui brouillent les repères ainsi que l’arsenal du tragique. Par exemple, le mélodrame est l’histoire d’un retour à l’ordre par le héros grâce à la Providence. Ruy Blas (valet devenu seigneur, appartenant au mélodrame par son statut et à la tragédie par la noblesse de ses sentiments) met fin à la machination de Salluste (le traître) contre la reine (la victime), ce qui importe la restauration finale. Cependant, Ruy Blas s’empoisonne, ce qui est une nécessité du pathétique, et un geste absolu de dévouement envers la reine :

« La reine : Si j’avais pardonné?

Ruy Blas, défaillant :  J’aurais agi de même. […]  Je ne pouvais plus vivre. Adieu! » (p. 192, vers 2250 à 2251) Ce geste inscrit le personnage dans une fatalité où il devient un héros tragique. Ces éléments sélectionnés sont donc refaçonnés et soumis à un mode de réception nouveau par le contraste de leur disparité.

Ensuite, le romantisme s’empare de l’amour comme objet privilégié des passions où parfois l’amour et la mort sont liés. Dans ce cas où les drames romantiques finissent  par un suicide passionnel, comme dans Ruy Blas, la mort est un moyen de se débarrasser de sa souffrance et de ses ennuis. Ici, la thématique romantique est un amour impossible : « Permettez, ô mon Dieu, justice souveraine, que ce pauvre laquais bénisse cette reine, car elle a consolé mon cœur crucifié, vivant, par son amour, mourant, par sa pitié. » (p.191 et 192, vers 2245 à 2248) Entre Ruy Blas et la reine, la passion est sincère dans ses intentions et par ses actions, mais vouée à un cruel échec par les préjugés de la société ainsi que par les convenances sociales. La situation en devient donc éminemment pathétique. Tout ceci transpose l’amour comme unique fatalité pour Ruy Blas. L’amour devient une source de vie et de bonheur, puisqu’il est « vivant, par son amour » mais se transforme en passion désespérée dans le malheur, car est « mourant, par sa pitié ».  Bref, cette fatalité amoureuse est l’origine de la destruction du héros ou de la personne aimée. En effet, Ruy Blas se suicide pour la reine et cette dernière vivra probablement avec la mort de son amant sur la conscience : « c’est moi qui l’ai tué! » (p.192, vers 2249)

CONCLUSION

Pour conclure, le dénouement romantique de Ruy Blas illustre sa rupture avec le classicisme traditionnel de la tragédie française. Tout d’abord, il s’inscrit dans le non-respect de la vraisemblance avec l’invraisemblance du langage des personnages selon leur statut ainsi que l’amour de la reine pour un laquais. Ensuite, avec l’usage de thématiques romantiques telles que le mélange des registres dramatiques et l’amour fatal des personnages, le dénouement accède au sublime caractéristique du drame romantique. D’ailleurs, il y a de nombreux éléments référant à la religion et au Christ qui ponctuent cette scène, par exemple, la référence à Sainte Véronique aux vers 2230 et 2231 : « Une femme du peuple essuyer sans rien dire les gouttes de sueur qui tombaient de mon front. »

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