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Nikolski: Identité fragmentaire

La littérature contemporaine permet de mieux saisir l’environnement culturel nous entourant en tant qu’individu au sein d’une collectivité. Cette nouvelle conscience de soi – et conscience des autres – agit directement sur notre identité par nécessité et par introspection créative. En effet, le lecteur d’aujourd’hui s’interroge selon son monde à lui plutôt que par l’Histoire. La place offerte à la notion d’identité, depuis toujours, dans le roman, recèle d’alternatives afin de tirer des enseignements par un discours réinventé, réévalué, tout en partageant ce savoir intime. Il y a donc diverses manières d’aborder la question de l’identité.

Nicolas Dickner enchevêtre les images avec une minutie propre à lui et son style d’écriture. Dans Nikolski, on y trouve des serpents de mer, des thons rouges… et des archéologues vidangeurs (?). Au début de leur vingtaine respective, Noah, Joyce et un narrateur non identifié quittent leur lieu de naissance pour migrer à Montréal : « Ils tentent de prendre leur vie en main, malgré les erreurs de parcours, les amours défectueuses et leurs arbres généalogiques tordus. Ils se croient seuls; pourtant, leurs trajectoires ne cessent de se croiser, laissant entrevoir une incontrôlable symétrie au sein de leurs existences. » (https://editionsalto.com/catalogue/nikolski/)

Nikolski est un récit qui se forme par la succession de trois petits récits et dont la structure est complexe. Nous ne pouvons dire qu’il n’y a qu’un narrateur puisque la narration est clivée entre différents personnages qui sont, le temps de leur chapitre, la focalisation de la narration. Par conséquent, l’histoire se constitue par la juxtaposition de plusieurs récits interposés. Nous sentons cependant qu’il y a quelque chose d’insaisissable, et qu’il y a une « conscience » derrière ces dépositions dont chaque personnage est renvoyé à sa propre réalité. Dans le cas de la narration de Noah et de Joyce, la stratégie narrative hétérodiégétique met le lecteur en contact direct avec l’histoire, la diégèse ainsi que le non-savoir des personnages. Quant au porteur du compas Nikolski, son récit intérieur est la plateforme de sa perte de conscience de la réalité. Nous réalisons que ces deux narrations se contredisent en tout point. Nikolski a une narration éclatée correspondant à une fragmentation de l’espace et du temps, dont ces deux éléments manquent d’homogénéité et d’unité chronologique. Donc, l’auteur a établi un récit multiple des membres d’une même famille, des inconnus les uns aux autres, ce qui suppose plusieurs temps et plusieurs espaces personnels à chacun, ce qui fait qu’ils évoluent au cœur d’une recherche des repères. Ce besoin de remplir un vide identitaire, d’apprendre et de comprendre renvoie à la nécessité du lecteur contemporain; trouver des réponses, un bonheur dans la littérature, se trouver lui-même.

L’ère postmoderne se caractérise par la fragmentation de l’individu qui se multiplie en des attitudes diverses; il n’est plus une unité se développant, mais une multitude de petits êtres, flexible et polyvalent dans ses expériences, et dont chaque groupe apporte une légitimité. Nous pouvons supposer que cette fragmentation de l’être n’est qu’une conséquence de la fragmentation de la société, stimulée par l’apparition d’Internet et de la surconsommation. La postmodernité a comme philosophie le désenchantement du monde par la déconstruction des repères modernes sociaux et culturels.

Dans Nikolski, l’identité se fragmente et se fragilise puisque l’attitude des personnages se divise, s’oppose, ou bien se démultiplie. Nous pouvons parler de masques ou de personnalités multiples. Dans tous les cas, l’individu n’est plus un modèle ou la représentation d’un type. Il n’y a donc plus de projection; c’est le personnage qui joue des rôles, se complexifiant et se déconstruisant. Le « je » est un autre tout en étant une pluralité d’autres. L’identité devient fragmentaire parce qu’elle est flexible, malléable, changeante. Joyce, Noah et le narrateur sont indéterminables. En effet, peu d’informations sont présentées afin de les décrire. On ne connaît rien de leur description physique, de leur psychologie et le narrateur est celui à qui il manque le plus de détermination dans ses actions. Même sa construction romanesque n’obéit plus à la logique traditionnelle du déroulement des événements selon le rapport de cause et conséquence. Il n’y a pas de destin. Tout n’est que hasard. En effet, les trois destins des personnages se croisent, s’entremêlent, puis disparaissent sans connaître ce qui les lie. L’histoire se déroule par fragments entre 1989 et 1999. Les trois personnages sortent de leur adolescence et quittent leur lieu de naissance afin de vivre à Montréal. Ils sont tous à la recherche d’une vie, ou plutôt, quoi faire de leur vie, de grands ailleurs et de la concrétisation de leurs rêves. Ils se questionnent également sur leurs origines et souhaitent obtenir des réponses à leurs questions; l’identité est donc liée à la famille, à la généalogie et aux origines d’une personne. Ils se croiseront souvent sans se reconnaître dans leur lien de parenté avec Jonas Doucet de Tête-à-la-Baleine. Pour faire suite à plusieurs coïncidences liées aux hasards de la vie citadine, le récit se termine en 1999, ainsi que leurs péripéties. Comme des étrangers, ils se recroisent, se rapprochent, mais s’éloigneront des uns des autres pour ne plus jamais se revoir.

Pour conclure, l’identité dans la littérature postmoderne, et plus précisément dans Nikolski, est malléable, déconstruite, nouvelle et paradoxalement plus accessible. Fragmentée et narrée de multiples façons, elle illustre la complexité de l’âme humaine dans une société où tout change afin de mieux se réinventer. Marquée par un contexte technologique et intellectuel, l’identité de l’auteur et du lecteur se confond dans leur complémentarité et leur expérience de vie. Ensemble et distinct, individu et collectivité, tout nous rassemble, que ce soit l’Histoire ou la généalogie.

 

SOURCES

BENOIT, Luc. Prolégomènes à l’autoreprésentation de l’écriture postmoderne, mémoire présenté comme exigence partielle de la maîtrise en études littéraires déposée à l’Université du Québec à Trois-Rivières, septembre 1996, 87 p. < http://depot-e.uqtr.ca/4739/1/000627013.pdf >

DICKNER, Nikolas. Nikolski, Saint-Laurent, Québec, 2007, 328 p.

JOUVE, Vincent. Poétique du roman, Paris, Armand Colin, « Cursus », 2010, 242 p.

MARTUCELLI, Danilo. « Lectures théoriques de la postmodernité », Sociologie et sociétés, vol. 24, no 1, 1992, p. 157-169 < http://www.erudit.org/revue/socsoc/1992/v24/n1/001478ar.pdf >

TOONDER, Jeanette den. « Lieux de rencontre et de transition : espaces linéaires et zones de contact dans Nikolski », Francophonies d’Amérique, no 31, 2011, p. 13-29 < https://www.erudit.org/revue/fa/2011/v/n31/1008545ar.pdf >

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