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Les Années par Annie Ernaux

Les Années est un roman autobiographique écrit par Annie Ernaux et publié en 2008 chez Gallimard. Récipiendaire de plusieurs prix littéraires comme le prix Marguerite-Duras, le prix de la langue française et le prix Strega européen, il fut également sélectionné pour le Prix France Culture-Télérama en 2008.

Le roman alterne entre des photos de l’auteure et une peinture de l’époque. À travers ses souvenirs et son ressentiment, plus de soixante ans se décrivent au gré de la lecture. Ce récit de l’existence d’Ernaux renouvelle le genre de l’autobiographie. L’utilisation d’une narration à la troisième personne permet une distance entre l’auteure et le lecteur.

Aujourd’hui, le mouvement littéraire de l’autofiction et de l’autobiographie entraîne un intérêt pour la vie humaine et l’intimité profonde des écrivains. Même si l’œuvre est fictionnalisée, la vie représentée expose un savoir subjectif et personnel. Souvent, l’autobiographie est à la première personne du singulier et offre un effet intéressant sur l’expérience en général – des formes d’expériences, dont les lecteurs n’ont pas nécessairement accès. Donc, en partant d’une matière réelle et fixe (la vie), Annie Ernaux propose une réinvention de l’autobiographie grâce à son insaisissable narration. En effet, dans Les Années, l’identité est remise en question par la présence et l’absence du narrateur. Ce mouvement est caractérisé par la manière de l’auteure à aborder le quotidien, les souvenirs et le XXe siècle à Paris, tout en mettant en place des interactions entre soi et autrui, ainsi que le privé et l’institution. Cette écriture postmoderne, caractérisée par l’intertextualité, introduit une thématique de l’identité plus personnelle tout en étant légitimement narrative. Donc, nous pouvons dire qu’Annie Ernaux crée une narration mêlant individualité et collectivité. Dans Les Années, cette écriture d’une identité à la fois présente et absente manifeste une narration homodiégétique avec une dimension collective ainsi que par l’absence de gens dont leurs traces de passage sont des souvenirs. La narration est asexuée, mais, selon plusieurs indices, nous pouvons dire que c’est une narratrice. Puis, l’expérience présentée dans l’œuvre d’Ernaux est celle d’une génération marquée par le vingtième siècle porté, à un certain point, par la volée féministe. En effet, la place des femmes a énormément changé depuis les dernières décennies et Ernaux puise dans son propre vécu afin d’en montrer toute l’authenticité dans sa narration d’une existence vécue. Cette existence rejoint toute une génération de femmes dont les flexions de leur vie sont illustrées par les photos, les repas de famille et les mouvements typiques pour la liberté. L’écriture neutre d’Ernaux met en place un style observateur et objectif de ce qui est raconté dont le but est de représenter l’Histoire. Malgré tout, nous sentons tout de même un désir de bouleverser les conventions littéraires; bouleversement typique du postmodernisme dans la finitude des choses. Bref, tout en parlant de soi, elle évoque autrui ainsi que la perte d’idéaux (intimes et collectifs). Cette forme de narration crée une identité présente, concrète avec les interventions de photos et de souvenirs, mais aussi invisible, omnisciente, introduisant le collectif dans les fondements de l’intime.

Qui plus est, Ernaux se distance de l’autobiographie en accentuant la finitude de l’être et la disparité de l’identité. Il n’y a pas de personnages, mais la narratrice et l’auteure fusionnent afin de créer un être tout particulier pour le roman. En prenant comme support narratif des photographies, cette «voix» partage des souvenirs personnels, mais aussi tient compte des masques que nous portons. Elle est comparée et décrite selon les changements culturels du XXe siècle, sans être un type de personnage spécifique. Cela a comme effet de ramener l’idée d’identité en ce qu’elle a de plus individuel. Les photographies décrites sont figées dans le temps historique, sont posées, parfois absentes ou mystérieuses. Les tableaux de familles suivent ce même concept et se répètent à travers les années, pénétrant un cadre qui vit et perdure dans la réalité de chacun. Par cette forme narrative et ce personnage invisible, la vie individuelle devient commune à tous. Le personnage, par ses photographies d’un passé fragmenté, ponctue son identité par la mémorisation de moments précis. Par les repas de famille, les sorties, les activités et les baptêmes, ces rituels d’existence n’aboutissent qu’à une conclusion : chaque individu vit les mêmes moments marquants qui les inscriront dans le temps. Leurs vies sont donc des calques des autres qui se concluront par la même chose, la mort. En effet, en dressant son portrait, Ernaux y introduit sa réflexion personnelle sur sa finitude. Il s’agit d’un élément très important de Les Années puisque le texte interroge, par l’autobiographie et l’Histoire de Paris, la disparition de l’individu. Cela peut expliquer la quasi-invisibilité du personnage-narrateur; il n’est qu’écriture, réflexion et résistance à la mort, par l’emploi autobiographique afin de laisser sa trace dans cette Histoire. Il s’agit d’une œuvre de mémoire. Malgré tout, le personnage est l’essence de l’individualité de l’auteure. Il est donc précis et met en évidence les restes d’une vie qui approche de sa fin. Bref, dans Les Années, le personnage illustre l’individu formé par une situation temporelle particulière. On aperçoit une certaine finitude et on se remet en question en tant qu’être mortel. Donc, cette fragmentation d’un «je» tend davantage vers un «nous» collectif.

 

 

SOURCES

BENOIT, Luc. Prolégomènes à l’autoreprésentation de l’écriture postmoderne, mémoire présenté comme exigence partielle de la maîtrise en études littéraires déposé à l’Université du Québec à Trois-Rivières, septembre 1996, 87 p. < http://depot-e.uqtr.ca/4739/1/000627013.pdf > (page consultée le 21 mars 2016).

ERNAUX, Annie. Les années, Barcelone, Gallimard, « Folio », 2008, 253 p.

JOUVE, Vincent. Poétique du roman, Paris, Armand Colin, « Cursus », 2010, 242 p.

MARTUCELLI, Danilo. « Lectures théoriques de la postmodernité », Sociologie et sociétés, vol. 24, no 1, 1992, p. 157-169 < http://www.erudit.org/revue/socsoc/1992/v24/n1/001478ar.pdf > (page consultée le 20 mars 2016).

VIARTS, Dominique. La littérature française contemporaine : questions et perspectives, Louvain, Presses universitaires de Louvain, « Symbolae », 1993, 168 p.

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